La réforme (providentielle ?) du facteur d'énergie primaire de l'électricité au 1er janvier 2026
850 000 logements reclassés du jour au lendemain. Au 1er janvier 2026, des centaines de milliers de logements considérés comme des passoires thermiques sont soudainement devenus vertueux pour l'environnement et ont retrouvé des couleurs plus acceptables. Des biens qui se trouvaient en G se sont retrouvés en F, et des biens qui se trouvaient en F sont passés en E — sans qu'un seul euro de travaux n'ait été dépensé.
Tout ceci grâce au simple changement d'un facteur, passé de 2,3 à 1,9. Ce facteur, c'est le facteur de conversion d'un kilowattheure d'énergie finale d'électricité en kilowattheure d'énergie primaire, comme expliqué dans l'article de ce blog sur la détermination de l'étiquette énergétique.
Ce facteur est appliqué à la consommation d'énergie finale déterminée par la méthode 3CL - voir article dédié. L'électricité est la seule énergie pour laquelle l'énergie primaire est considérée comme supérieure à l'énergie finale, en raison des pertes constatées notamment sur le réseau de transport d'électricité.
Un paramètre qui a beaucoup changé
Ce facteur était à l'origine fixé à 2,56 dans la loi de 2006, il est ensuite passé à 2,3 dans l'arrêté du 31 mars 2021, puis un arrêté du 15 août 2025 a fixé ce coefficient à 1,9 à partir du 1er janvier 2026. Le prétexte de ce changement est l'uniformisation de ce coefficient à l'échelle du réseau électrique européen.
La vraie raison de ce changement, tout comme l'arrêté sur les petites surfaces également évoqué dans ce blog, est le classement massif de logements en passoire énergétique, qui a entraîné leur retrait du marché de la location, aggravant du même coup la crise du logement existante — crise multifactorielle, dont le fondement reste que l'on ne construit pas assez de logements aux endroits où ils sont nécessaires.
En chiffres : Selon le ministère de la Transition écologique, environ 850 000 logements principalement chauffés à l'électricité sont sortis du statut de passoire énergétique (classe F ou G) au 1er janvier 2026, sur les 4,8 millions de passoires que comptait le parc de résidences principales au 1er janvier 2023.
Les pour et les contre de cette réforme
Les arguments en faveur de la réforme
Les ingénieurs amoureux de la science et de l'exactitude pourraient applaudir cette réforme. Ce sont d'ailleurs probablement les mêmes qui ont mis au point la méthode 3CL ainsi que les contenus en CO2 des diverses sources d'énergie suivant leur usage (chauffage, ECS, électricité, etc.). Qui donc pourrait s'opposer à ce que la consommation d'énergie primaire soit au plus près de la réalité des flux physiques induits par la consommation énergétique des bâtiments d'habitation ?
Les critiques de la réforme
Les détracteurs de ce changement soutiennent eux qu'il s'agit d'une reculade : les propriétaires de ces logements ne sont ainsi plus incités à effectuer les travaux nécessaires à l'amélioration de leur performance énergétique, alors que la France n'arrive pas à tenir sa trajectoire de réduction de CO2 et que des millions de personnes peinent à se chauffer convenablement. Ils évaluent la décision non pas selon ses mérites scientifiques, mais selon les conséquences sociales, économiques et environnementales : cela revient effectivement à renoncer à une amélioration de la qualité de vie et de pouvoir d'achat pour ces millions de personnes et à des économies de CO2.
Attention : Si votre bien a gagné une classe, cela ne signifie pas que sa consommation réelle a diminué. Les factures d'électricité restent identiques. Seule l'étiquette administrative a changé, la magie gouvernementale a ses limites !
De l'arbitraire de la consommation d'énergie primaire
Le sujet n'est pas simple : si l'on souhaite s'intéresser uniquement aux propriétés physiques d'un bien, il faudrait s'arrêter à la consommation d'énergie finale. En effet, le même bien, avec la même épaisseur d'isolation, les mêmes fenêtres à double vitrage, se retrouve classé par exemple en D s'il est chauffé au gaz naturel, et en E s'il est chauffé à l'énergie électrique. Si en revanche l'on veut comprendre l'effet sur la quantité d'énergie consommée par les infrastructures nationales, il faut considérer l'énergie primaire.
L'habitat collectif - difficile à faire évoluer
Prenons le cas d'un immeuble équipé soit d'une chaudière en pied d'immeuble fonctionnant au gaz naturel, soit chauffé par des radiateurs électriques individuels installés dans chacune des pièces de chaque logement. Le choix de l'énergie a été fait à la construction de l'immeuble. Les besoins de chauffage étant strictement égaux pour des biens identiques du point de vue des déperditions énergétiques — et le logement chauffé à l'électricité consommant même souvent moins de kWh d'énergie finale grâce à un meilleur rendement et une régulation plus fine — il semble anormal que ce dernier soit moins bien classé que l'autre pour un simple choix de conception sur lequel il est très coûteux de revenir. De plus, il est très difficile de rassembler une majorité de voix pour renover un immeuble existant et changer le mode de chauffage.
Une incitation controversée
Si l'on considère maintenant que ce facteur est une incitation pour les promoteurs à construire des bâtiments à énergie primaire maîtrisée et donc à moindre impact sur les flux physiques d'énergie nationaux, alors oui calculer l'étiquette énergétique sur l'énergie primaire pourrait avoir un effet incitatif. Mais...
Les nouvelles constructions sont négligeables par rapport aux anciennes
Etant accepté qu'il est anti-économique de changer un système de chauffage existant, et que cette incitation à l'efficience énergétique "primaire" porte donc surtout sur les futurs bâtiments, il faut garder à l'esprit que le taux de renouvellement du parc urbain est ridicule, en France comme dans tous les pays qui connaissent une stagnation de leur population et des revenus nationaux. En 2024, ce sont 280 000 logements qui ont été mis en construction pour 38 millions de logements en France hors Mayotte - soit 0,7% du stock ou 135 ans pour renouveler l'ensemble des logements. Difficile de justifier une politique publique qui aura des effets dans plusieurs générations...
Rendre les immeubles "renouvelables compatibles"
Le deuxième argument en défaveur de l'approche énergie "primaire" est que cela revient à encourager la construction d'immeubles collectifs chauffés au gaz naturel plutôt qu'à l'électricité, voire pire, chauffés au fioul domestique. Or ces énergies sont fossiles, épuisables, et la France doit les importer dans un contexte planétaire pour le moins tendu (Ukraine, Ormuz, etc.).
On pourrait objecter que l'électricité est aussi en partie produite à partir de sources non renouvelables — nucléaire dépendant des approvisionnements en uranium et centrales à gaz. Mais contrairement au gaz ou au fioul, le mix électrique est substituable : l'électricité peut aussi être produite à partir de sources renouvelables — éoliennes ou panneaux photovoltaïques. Un bâtiment chauffé à l'énergie électrique aura donc une chance, un jour, d'être alimenté majoritairement à partir d'énergies renouvelables, quand la France aura compris ce que des pays comme la Chine, les Etats-Unis ou l'Allemagne appliquent déjà. Finalement c'est un choix de "compatibilité" future qui sera toujours gagnant.
De toute façon, les chaudières gaz sont interdites en construction neuve
Ces deux considérations, sur le renouvellement du parc et sur la compatibilité des nouveaux logements, sont de toute façon rendues inutiles par l'interdiction depuis le 1er janvier 2025 d'installer des chaudières gaz dans les nouveaux logements. Ce qui est beaucoup plus malin pour résoudre l'efficacité énergétique du système national que de la faire reposer sur les occupants des logements existants ou les calculs économiques des promoteurs des futurs logements.
La maison individuelle - plus facile à rénover
Prenons maintenant le cas d'une maison individuelle, où un propriétaire a tout pouvoir, tant qu'il en a les moyens, sur son mode de production d'énergie. Si ce propriétaire dispose d'une chaudière à fioul et souhaite changer de source d'énergie, il peut avoir le choix entre le gaz, l'électricité ou le bois. Sachant que le bois ne peut être qu'une source d'énergie parmi d'autres, car la puissance est souvent limitée et la chaleur peut difficilement se propager à l'ensemble des pièces — la solution la plus courante étant d'installer un poêle à bois dans la pièce principale. Ce propriétaire va donc, au moins pour une partie de ses besoins, choisir d'installer une chaudière gaz à condensation ou des radiateurs électriques. La facilité sera de choisir la chaudière gaz à condensation, puisque sa consommation d'énergie primaire sera bien inférieure, alors même que sa consommation d'énergie finale n'aura pas varié.
Paradoxe : pour changer la source d'énergie sans travaux, on favorise donc les énergies fossiles comme le gaz naturel par rapport à l'électricité.
Nuance : Cet article passe très rapidement sur le bois énergie, pourquoi ? Car le secret le moins bien gardé c'est que le chauffage au bois ne peut pas être massifié : le stock national est limité, la traçabilité des imports pas toujours garantie, et le calcul du contenu en CO2 est sujet à de nombreuses limites comme les pertes de séquestration carbone liées à un renouvellement trop massif de la ressource ou la coupe de forêts anciennes. Voir à ce sujet cette modélisation réalisée dès 2018 par une équipe européenne de chercheurs.
L'isolation : un exemple parlant
Prenons un exemple concret pour illustrer l'arbitraire de l'énergie primaire. Imaginons un propriétaire qui fait réaliser des travaux d'isolation importants dans sa maison, divisant ainsi ses déperditions énergétiques par 1,9. Il installe ensuite des radiateurs électriques pour remplacer son ancienne chaudière.
Comparons maintenant deux situations :
- Situation A : La même maison non isolée, chauffée au gaz. L'énergie primaire est égale à l'énergie finale (facteur 1 pour le gaz).
- Situation B : La maison isolée (déperditions divisées par 1,9), chauffée à l'électricité. L'énergie finale est divisée par 1,9, mais l'énergie primaire est multipliée par le facteur 1,9.
Résultat : l'énergie primaire de la maison isolée chauffée à l'électricité est identique à celle de la maison non isolée chauffée au gaz. Pourtant, la maison isolée est objectivement plus vertueuse : elle consomme moins d'énergie finale, elle est plus confortable, et ses émissions de CO2 sont bien inférieures (l'électricité française émet 0,079 kg CO2/kWh contre 0,227 kg CO2/kWh pour le gaz).
Paradoxe : Un propriétaire qui isole sa maison et passe au chauffage électrique n'est pas récompensé par l'étiquette énergétique sur le critère de l'énergie primaire, alors même qu'il a amélioré les performances énergétiques intrinséques de son bien.
Conclusion
La réforme du facteur d'énergie primaire de l'électricité soulève des questions fondamentales sur la pertinence de ce critère dans l'étiquette énergétique. Voici les points essentiels à retenir :
- Le facteur est passé de 2,3 à 1,9 au 1er janvier 2026, faisant gagner une classe à des centaines de milliers de logements chauffés à l'électricité.
- Cette réforme est justifiée officiellement par l'harmonisation européenne, mais répond aussi à une crise du logement exacerbée par les interdictions de location des passoires thermiques.
- L'énergie primaire pénalise l'électricité par rapport au gaz, ce qui peut sembler contre-intuitif au regard des enjeux de décarbonation et de dépendance énergétique.
- La consommation d'énergie finale serait un critère plus objectif pour comparer des biens physiquement identiques, mais l'énergie primaire vise à intégrer les pertes en amont.
- Les propriétaires dont le bien a gagné une classe doivent rester vigilants : les factures ne changent pas, et les travaux de rénovation restent pertinents pour réduire les consommations d'énergie sur le long terme.
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Vous vous demandez si votre bien a gagné une classe grâce à cette réforme ? Notre site dpe-verif.fr vous permet de le savoir en quelques clics. À la simple saisie d'un numéro ADEME, vous obtenez :
- Votre position par rapport aux seuils de classe, pour savoir si votre bien a effectivement changé de classe avec le nouveau facteur 1,9.
- Le critère le plus contraignant de votre étiquette : consommation d'énergie primaire ou émissions de gaz à effet de serre — car si c'est le critère GES qui détermine votre classe, le changement de facteur ne vous concerne pas.
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